49 contre 50 : la loi crypto américaine échoue au Sénat
JOSHUA HEPNER · 16 SEPTEMBRE 2026 · 7 MIN DE LECTURE
*Le 15 septembre 2026 à 14 h 19, le Sénat américain a rejeté la motion de clôture sur le Clarity Act. Il fallait soixante voix. Il y en a eu quarante-neuf pour, cinquante contre*, un sénateur absent. Le texte n'a donc pas seulement manqué le seuil des trois cinquièmes : il n'a pas même réuni de majorité simple (vote nominal n° 234, Sénat des États-Unis).
C'était le texte que le secteur crypto attendait depuis trois ans : la loi censée répartir enfin les compétences entre le gendarme boursier américain et le régulateur des marchés dérivés, et dire une fois pour toutes ce qui est un titre financier et ce qui ne l'est pas.
**Le décompte, nom par nom**
· **LE DÉCOMPTE, NOM PAR NOM** ·
- Aucun démocrate n'a voté pour. Pas un seul. Les deux indépendants — Angus King et Bernie Sanders — ont voté contre.
- Quatre républicains ont voté contre : Susan Collins, Josh Hawley, Jerry Moran et Thom Tillis.
- Un sénateur n'a pas voté : Chris Coons, démocrate du Delaware.
- Les républicains détiennent 53 sièges. 53 moins 4 font 49. Le compte est exact.
Le cas Tillis mérite une explication, parce qu'il est procédural et non politique. Il avait d'abord voté pour, puis a changé son vote en « contre ». La raison : seul un sénateur ayant voté du côté vainqueur peut déposer une motion de reconsidération. En passant dans le camp du non, il s'est donné le droit de rouvrir le dossier.
Sa déclaration : « Ce n'est pas la fin du Clarity Act. Nous avons réalisé des progrès bipartisans substantiels, en grande partie grâce à la Maison-Blanche. Cette motion de procédure nous permet de continuer à travailler vers une issue positive. »
Ce que cela ouvre, concrètement : la possibilité d'un second vote de clôture dans les deux jours, selon le dirigeant du Crypto Council for Innovation. Aucun n'est programmé à ce stade.
**Ce sur quoi ça a buté**
· **CE SUR QUOI ÇA A BUTÉ** ·
Officiellement, trois points. Le premier a écrasé les deux autres : les règles d'éthique visant les revenus crypto de Donald Trump, estimés à plus de 1,4 milliard de dollars pour la seule année 2025.
La version finale du texte, publiée la veille du vote, était pourtant une concession majeure : le président acceptait l'essentiel des clauses d'éthique, la limite de durée qui faisait expirer l'interdiction début 2029 avait été supprimée, et un rôle d'application était donné aux procureurs généraux des États. Cent vingt-six modifications demandées par les démocrates avaient été intégrées.
Ce n'a pas suffi. Elizabeth Warren, cheffe de file de l'opposition démocrate à la commission bancaire, sur le parquet du Sénat : « Je crois que nous pouvons obtenir une législation crypto sur laquelle républicains et démocrates s'accordent. Mais pas ce texte. » Et : « Ce texte va suralimenter la corruption sans précédent de Donald Trump. »
Les deux autres points de blocage : la responsabilité des développeurs de finance décentralisée, dont la protection pénale avait été retirée de la version finale ; et la rémunération des stablecoins, sur laquelle huit fédérations bancaires américaines avaient écrit la veille pour dire qu'un mécanisme de coupe-circuit ne se déclenchant qu'après une fuite de dépôts « n'est pas une protection du tout ».
**Deux récits irréconciliables**
· **DEUX RÉCITS IRRÉCONCILIABLES** ·
Cynthia Lummis, sénatrice du Wyoming et architecte du texte côté républicain, avant le vote : « Que ce jour ne soit pas celui où nous avons remis notre avenir à quelqu'un d'autre parce que nous avions trop peur de finir ce que nous avions commencé. » Après : « Cet après-midi, les démocrates du Sénat ont prouvé qu'ils n'ont jamais été sérieux sur la protection des consommateurs. J'étais assise à la table avec eux, à travailler de bonne foi, pendant qu'ils jouaient. »
Chuck Schumer, chef de file démocrate, aux journalistes : « Il y avait un accord bipartisan sur la table pas plus tard que cet après-midi, réglant tous les points en suspens, y compris l'éthique. La direction républicaine est entrée dans la salle, a rompu la discussion bipartisane, a déclaré que c'était terminé, et l'a tué. »
Angela Alsobrooks, l'une des deux seules démocrates à avoir voté le texte en commission en mai, dit la même chose : les démocrates étaient « prêts à conclure » avant que la direction républicaine ne mette fin aux discussions.
Impossible de trancher entre les deux versions à ce stade. Elles sont directement contradictoires, et chacune sert son camp.
**La réaction des marchés**
· **LA RÉACTION DES MARCHÉS** ·
Les actions ont pris plus cher que les jetons. À la clôture du 15 septembre : Coinbase perd près de 10 %, à environ 172 dollars. Circle recule de près de 13 %, autour de 85 dollars. Galaxy Digital abandonne 8 %, Gemini 7 %, Bullish 5 %, Robinhood 3 %. Les mineurs cèdent 3 à 5 %.
Côté jetons, le 16 septembre au matin : XRP perd environ 10 %, à 1,30 dollar — le plus touché, sans doute parce qu'il était le principal bénéficiaire attendu d'une classification légale. Ether recule d'environ 5 %, autour de 2 410 dollars. Solana perd 5 %, le bitcoin environ 3 %, juste au-dessus de 76 000 dollars après être passé près de 75 000 pendant la séance.
*Une mise en garde, cependant, et elle vient de CoinDesk lui-même : le vote n'explique pas toute la baisse. La Réserve fédérale rend sa décision aujourd'hui*, et le marché attend une hausse d'un quart de point — la première depuis trois ans. Les indices actions américains reculaient aussi. Attribuer l'intégralité du mouvement au Sénat serait commode et faux.
**Ce qui reste, et qui n'est pas rien**
· **CE QUI RESTE, ET QUI N'EST PAS RIEN** ·
L'échec du texte ne crée pas un vide. Il laisse en place ce que les agences ont construit toutes seules pendant que le Congrès butait.
- La SEC a proposé le 18 août son cadre d'émission de jetons, « Regulation Crypto Assets » — consultation ouverte jusqu'au 20 octobre. Et le 1er septembre, une refonte permettant à une blockchain de servir de registre officiel d'actionnaires.
- La CFTC a ouvert huit chantiers réglementaires depuis juin. Son président Michael Selig avait annoncé dès le 20 août que si le texte restait bloqué, l'agence agirait avec ses pouvoirs existants.
- Une interprétation conjointe des deux agences, de mars 2026, classe déjà seize actifs — dont le bitcoin, l'ether, XRP, Solana et Dogecoin — comme marchandises numériques.
Le président de la SEC, Paul Atkins, l'avait dit la veille du vote : « Avec ou sans cette législation, cette administration livrera. » Il ajoute par ailleurs, régulièrement, que ses propres règles ne seront pas durables sans loi pour les soutenir. Les deux phrases sont vraies en même temps, et c'est tout le problème.
*Une règle d'agence peut être défaite par l'administration suivante. Une loi, non.* Le secteur obtient donc ce qu'il demandait — à condition que le pouvoir ne change pas de mains.
**Le calendrier, qui est impitoyable**
· **LE CALENDRIER, QUI EST IMPITOYABLE** ·
La Chambre des représentants a annulé ses semaines de session des 21 et 28 septembre et quittait Washington le 17. Elle ne revient qu'après les élections de mi-mandat du 3 novembre. Le Sénat entre en période de travail en circonscription à partir du 5 octobre.
Même un second vote de clôture réussi cette semaine ne trouverait donc pas de fenêtre à la Chambre avant novembre. Et le texte, déposé sous la 119e législature, meurt avec elle : une reprise en 2027 supposerait un nouveau texte, un nouveau passage en commission, un nouveau vote de la Chambre. Le vote de 294 contre 134 obtenu en juillet 2025 ne se reporte pas.
Un assistant parlementaire républicain cité par The Block estime le texte mort. Le sénateur John Kennedy évoque au contraire un possible retour pendant la session de transition, entre l'élection et les fêtes. Personne ne sait.
**Ce que disent les autres**
· **CE QUE DISENT LES AUTRES** ·
Brad Garlinghouse, dirigeant de Ripple : « Celle-là fait mal. Il faut une autopsie de cet échec. »
Summer Mersinger, de la Blockchain Association : « Nous n'aurons pas de repos tant que notre secteur n'aura pas de clarté aux États-Unis. »
Patrick Witt, conseiller crypto de la Maison-Blanche, avec l'argument le plus intéressant pour un lecteur européen : l'échec « accroît le risque que les normes auxquelles les marchés financiers mondiaux se conformeront à l'avenir soient celles de Bruxelles ou de Pékin, plutôt que celles de Washington et de New York ».
Du côté des opposants, la procureure générale de New York Letitia James avait conduit une coalition de dix-huit procureurs généraux d'États contre le texte, au motif qu'il limitait leur capacité à poursuivre les fraudes, en citant 11,4 milliards de dollars de pertes crypto recensées par le FBI en 2025.
*Et c'est peut-être le plus significatif : sur ce dossier, ni la ligne partisane ni la ligne pro-crypto n'expliquent tout. Quatre républicains ont voté contre, dont plusieurs au nom des banques de leur État. Un texte écrit pour le secteur crypto a échoué en partie à cause du lobby bancaire américain.*
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