Vingt et une banques annoncent leur stablecoin. Ce qu'elles n'ont pas annoncé.
JOSHUA HEPNER · 17 SEPTEMBRE 2026 · 6 MIN DE LECTURE
*Le 1er septembre 2026, vingt et une des plus grandes institutions financières du monde ont annoncé qu'elles allaient créer ensemble une société pour émettre un stablecoin en dollars.* Le communiqué tient en deux pages. Il ne contient ni le nom de la future société, ni celui du jeton, ni la blockchain retenue, ni le nom d'un dirigeant. Aucun cadre n'y est cité.
Ce qu'il annonce : une société constituée au second semestre 2026, « sous réserve de la levée des conditions suspensives », et un jeton sur le marché au premier semestre 2027. Le texte est repris à l'identique sur le site de l'un des participants, Santander. Usage visé : paiements transfrontaliers et règlement d'actifs numériques, pour les marchés « wholesale, institutionnel et retail ».
**Vingt et une institutions, pas vingt et une banques**
· **VINGT ET UNE INSTITUTIONS, PAS VINGT ET UNE BANQUES** ·
La nuance compte, parce que la presse l'a presque partout effacée. Le communiqué range lui-même les participants par région.
- Amérique du Nord (10) : Bank of America, Capital One, Citi, Fidelity Investments, Goldman Sachs, PNC, Scotiabank, TD Bank Group, Wells Fargo, WisdomTree.
- Europe (8) : Banco Santander, BBVA, Commerzbank, Crédit Agricole, Deutsche Bank, Lloyds, Rabobank, UBS.
- Asie de l'Est (1) : MUFG Bank. Moyen-Orient (1) : Sirius International Holding. Afrique (1) : Standard Bank.
Fidelity et WisdomTree sont des gérants d'actifs. Sirius International Holding est une société de participations. On compte donc dix-huit banques et trois acteurs non bancaires, pas vingt et une banques.
Le grand absent est JPMorgan, qui exploite depuis des années sa propre infrastructure de dépôts tokenisés. La banque s'est contentée de dire qu'elle « évaluerait bien sûr toutes les options à l'avenir » selon l'évolution de la demande et de la réglementation, rapporte Payments Dive.
**Ce qu'elles veulent attaquer**
· **CE QU'ELLES VEULENT ATTAQUER** ·
Le marché des stablecoins pesait 303 milliards de dollars au 13 septembre. Deux jetons en occupent l'essentiel : USDT de Tether, 183,5 milliards, soit 60,6 %, et USDC de Circle, 74,2 milliards, soit 24,5 %. À eux deux, environ 85 % du marché (StablecoinBeat, recoupé sur DefiLlama).
L'enjeu, pour les banques, n'est pas ce marché-là. C'est leur propre passif. Le directeur général de Bank of America, Brian Moynihan, a estimé que 30 à 35 % des dépôts des banques commerciales américaines, soit environ 6 000 milliards de dollars, pourraient à terme migrer vers des stablecoins (Payments Dive). *Quand un secteur annonce qu'il lance un produit, il faut toujours regarder ce qu'il cherche à protéger.*
À relativiser tout de même : une étude de la Fed de Kansas City citée par eMarketer estime que 0,7 % seulement des stablecoins servent effectivement à des paiements. Le reste est du collatéral et de la spéculation.
**Le problème dont le communiqué ne parle pas**
· **LE PROBLÈME DONT LE COMMUNIQUÉ NE PARLE PAS** ·
La loi américaine sur les stablecoins, le GENIUS Act, interdit à un émetteur de verser un intérêt ou un rendement au porteur du seul fait qu'il détient le jeton. Elle impose par ailleurs une réserve adossée à 1 pour 1 en liquidités, dépôts et bons du Trésor à 93 jours au maximum, un rapport public mensuel et une attestation du directeur général et du directeur financier (synthèse : Arnold & Porter ; bulletin OCC 2026-3).
Autrement dit : le consortium ne pourra pas payer ses utilisateurs pour qu'ils quittent l'USDC. Il ne pourra pas non plus être moins cher que gratuit. Il lui reste la confiance, la conformité et la distribution — exactement ce que le communiqué met en avant, faute d'autre chose.
Le patron de Circle, Jeremy Allaire, avait formulé l'objection dès juillet, à propos d'un autre consortium concurrent : ces réseaux « tendent vers des structures de marché où le premier prend presque tout », et une gouvernance partagée « ralentit la décision » (CryptoSlate). Ni Circle ni Tether n'ont réagi publiquement à l'annonce du 1er septembre.
**Quatre membres ont déjà un stablecoin concurrent**
· **QUATRE MEMBRES ONT DÉJÀ UN STABLECOIN CONCURRENT** ·
C'est le détail le plus révélateur du dossier. Early Warning Services, la société qui exploite le réseau de paiement américain Zelle, appartient à sept banques. Elle a dévoilé le 11 juin 2026 son propre stablecoin, ZelleUSD (communiqué). Bank of America, Capital One, PNC et Wells Fargo sont à la fois actionnaires d'Early Warning et membres du consortium de vingt et un.
BBVA, de son côté, figure aussi parmi les 140 soutiens d'Open USD, l'alliance lancée fin juin par Stripe, Visa, Mastercard, Coinbase et BlackRock (Fortune). *Un secteur qui rejoint trois consortiums concurrents en même temps ne fait pas un pari : il achète des options.*
**L'Europe est en avance, pour une fois**
· **L'EUROPE EST EN AVANCE, POUR UNE FOIS** ·
Le groupe de dix banques formé en octobre 2025 pour étudier un stablecoin ne s'est pas élargi : il s'est scindé en trois. Onze nouveaux membres ont rejoint le projet dollar, mais Barclays et BNP Paribas l'ont quitté.
BNP Paribas est parti vers Qivalis, la société commune de dix banques européennes — Banca Sella, CaixaBank, Danske Bank, DekaBank, ING, KBC, Raiffeisen Bank International, SEB, UniCredit et BNP Paribas — installée à Amsterdam pour émettre un stablecoin en euros. Direction générale confiée à Jan-Oliver Sell, ancien directeur de Coinbase Allemagne ; présidence du conseil de surveillance à Sir Howard Davies. Agrément d'établissement de monnaie électronique demandé à la banque centrale néerlandaise au titre de MiCA, et lancement visé au second semestre 2026 (CaixaBank).
Soit six à douze mois avant le jeton dollar. Barclays, lui, a pris une participation dans Ubyx, une start-up américaine de compensation de stablecoins (Cryptopolitan).
Le contraste réglementaire est net. Les règles stablecoins de MiCA s'appliquent depuis le 30 juin 2024, et une vingtaine d'émetteurs sont aujourd'hui agréés dans l'Union, parmi lesquels Circle en France et Paxos en Finlande — Tether n'en fait pas partie. Côté américain, le GENIUS Act n'entrera en vigueur que le 18 janvier 2027, et aucune règle d'application n'est finalisée.
**Ce qui existe, et ce qui n'existe pas**
· **CE QUI EXISTE, ET CE QUI N'EXISTE PAS** ·
- Existe : un communiqué, une liste de vingt et une institutions, deux échéances et une ambition affichée d'extension à l'euro et aux autres devises du G7.
- N'existe pas : une société immatriculée, un nom, un jeton, un ticker, une blockchain, un dirigeant, un montant investi, une demande d'agrément déposée.
- Non communiqué : aucun chiffre de capital engagé, aucun total de bilan cumulé. Les chiffres qui circulent sur ce point sont des calculs de tiers.
Un stablecoin bancaire mondial serait une nouvelle importante. Ce qui a été annoncé le 1er septembre est une intention commune, dans un secteur qui a mis sept ans à faire fonctionner Zelle, et dont quatre membres exploitent déjà un produit concurrent. La date à surveiller n'est pas le premier semestre 2027 : c'est le jour où une demande d'agrément sera effectivement déposée auprès de l'OCC.
Crypto Hebdo informe et ne donne aucun conseil en investissement. Les crypto-actifs sont volatils et vous pouvez perdre tout ou partie des sommes engagées.
· À LIRE AUSSI ·
· LA DISCUSSION ·
Aucun commentaire
La lecture reste libre. Pour prendre la parole dans la discussion, il suffit d’un compte.
CHARGEMENT…